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Le chemin de Saint Jacques de Compostelle
en Pays Catalan

 

Histoire des pélerins

Mettre ses pas dans les pas d’un pèlerin du moyen âge

Le proverbe " tous les chemins mènent à Rome " peut s’appliquer aussi sûrement à ceux de Compostelle. Les chemins de saint Jacques sont multiples. Ils bifurquent à l’infini. Ils partent de partout, mais ils n’arrivent qu’à un seul lieu. Vouloir de nos jours mettre ses pas dans les pas d’un pèlerin du moyen âge est une intention bien candide, toute révérence réservée à la bonne fois du candidat. Les tracés des routes ont changé depuis lors, ce qui n’est que peu de chose à l’égard des différences de mentalités.

Le cadre féodal

Le contexte social du pèlerin médiéval est féodal. Son contexte économique prône l’inégalité. Trois ordres composent l’humanité. Le premier d’entre eux est celui des gens d’églises. Ils prient. Le deuxième rassemble la classe noble des hommes qui jugent et combattent. Le troisième ordre regroupe ceux qui travaillent, paysans, artisans, gens de métiers. Sous le regard du contexte religieux ces trois ordres se complètent harmonieusement. Chacun est à sa place. Il y est définitivement. L’unique transgression autorisée est le voyage sacré.

Pas n’importe quel voyage !

Le voyage conduit aux frontières du surnaturel. Il mène le pèlerin à Rome, à Jérusalem, à Compostelle. Chacune de ces trois villes est perçue comme une porte. Leurs accès ouvrent la terre au ciel. Rome est la résidence du successeur de Pierre. Jérusalem et ses alentours palestiniens, sont les témoins des errances de la vie terrestre de Jésus, de sa mort, de sa Résurrection, de son Ascension. Compostelle n’est pas la simple tombe de Jacques. Compostelle est le lieu exact où les quatre éléments qui constituent le monde se rencontrent.

A l’Ouest d’Eden

Le contexte géographique est celui d’une planète plate et ronde comme une tarte, sous la voûte céleste. Pour la présenter, les enluminures des Beatus mozarabes du Nord de l’Espagne confondent avantageusement les origines de l’humanité et la géographie. La terre entière est à l’Ouest d’Eden. Depuis le jardin perdu, les enfants d’Adam se sont multipliés jusqu’aux extrémités atlantiques.

Voyage initiatique

" Tout voyage n’est qu’un déplacement de névrose s’il n’est pas initiatique " écrit Jacques Lacan. Le voyage au moyen âge pose t-il le même questionnaire ? Engendre t-il les mêmes réponses ? L’objet de toutes les curiosités pèlerines est-il différent ? La quête l’est sans nul doute.

Des pèlerins célèbres

Pascal II est le Pape des années 1100. Tout laisse croire que le gyrovague vicaire du Christ passa plus de temps à parcourir la chrétienté qu’à gérer les affaires du monde depuis Rome. Il visita l’abbaye d’Arles sur Tech alors qu’il se rendait à Compostelle. Une table d’autel conserve le témoignage épigraphique de son nom et de sa bénédiction papale au Vallespir. François d’Assise c’est arrêté à Perpignan à l’aller et au retour de son voyage Compostellien . Selon la légende, il fonde un monastère de son ordre lors du voyage aller. De retour, il bifurque sur Barcelone, y crée un monastère, puis rejoint Perpignan où il rencontre Dominique alors en résidence en Haut Languedoc.

Des pèlerins obscurs

A l’ombre de ces noms éclatants, le gros des bataillons se compose d’obscurs paysans, sans grade ni sainteté.

Pour le serf médiéval être attaché à sa terre n’est pas forcément une malédiction divine. Pour beaucoup cela peut être la garantie de l’emploi.

Le complexe de l’explorateur

Pour d’autres toute obligation de présence est d’une pesanteur intolérable. Etre serf au moyen âge, malgré de lourdes dépendances, offrait quelques garanties. L’une d’elle, et non la moindre, autorisait le paysan à péleriner. Pour beaucoup d’entre eux un petit pèlerinage printanier était l’occasion de vacances pieuses vers quelques monastères de proximité. C’était le moyen de voir du pays au-delà des confins de la seigneurie, de rencontrer des esprits forts, de se conformer au vœu exhaussé. L’aventure est de courte durée. Les dangers sont à la mesure du risque. On reste dans un cercle de semi-connaissance. Il suffit de se présenter comme étant l’homme lige de tel seigneur, de s’annoncer comme étant de tel village….. puis, pour certains, vient le mirage. Il a bien sûr d’important pêcheurs qui ont beaucoup à se faire pardonner. Il y a aussi tous ceux qui sont tentés par la découverte de cieux inconnus.

Le voyage peut alors durer un an … ou une vie

Combien partirent pour Compostelle par un beau matin villageois, sans espoir de retour ? Il fallait du courage. Affronter un monde hostile et inconnu n’est pas donné à tout le monde, quelque soit la trempe du caractère et la foi en son vœu. Quitter son lopin de terre, c’est abandonner la solidarité du village. La complicité paysanne se mût en doute. Il est devenu un inconnu, par définition dangereux. Le pèlerin est réprouvé de villes en hameaux. Quel turpide pêché a-t-il commis pour s’imposer un tel châtiment ? Nomade parmi les mécréants, le voilà exclu. Combien sont morts en cours de route ? Les loups sont dans la montagne. La faim tenaille le ventre. La chaleur de l’été comme le froid de l’hiver sont ses meilleurs compagnons. Des alliances agglutinent les errants. Les bandes campent dans la campagne. Ils chapardent. On les pourchasse.

L’hôpital et le monastère sont leurs seuls havres de repos. Ils y trouvent les marchands, les colporteurs, les troubadours, et tous ces nomades qui hantent les chemins pour des raisons aussi diverses que leur insatiable soif de curiosité. Un prétexte de piété qui n’exclue pas la sincérité, est toujours un moyen d’élargir son horizon. Les embûches du parcours répondent au goût du risque. La curiosité l’emporte sur la sécurité. La dévotion et le tourisme font bon ménage sur un itinéraire arborescent. Toute bifurcation conduit à l’inconnu.

Le chemin est pavé de monastères

Le chemin est pavé de monastères comme d’autant de bonnes intentions. Chaque couvent possède son contingent de reliques miraculeuses. Ce sont autant de curiosités qui se rattachent directement à la vie du Christ sur terre, sinon à celle de ses intercesseurs. Chacun d’entre eux est le centre d’un territoire pèlerin. Serrabona, Cuixà, saint Martin du Canigo, Arles sont en pieuses concurrences. Leur addition est un itinéraire qui conduit à d’autres limites géographiques. A leur tour elles se divisent en de multiples capitales monastiques de pèlerinages. Elles s’unissent en un parcours fait de couvents qui se prolongent indéfiniment jusqu’à la fin de la terre.

Cependant, rien ne saurait être l’équivalent de Compostelle. A la pointe la plus extrême de l’Occident continental, la fin de la terre (Finistère) rejoint le commencement de l’océan, sous une pluie d’étoiles. Les comètes incendient de leur feu céleste les nuits de Galicie. En ce lieu sacré, tous les confins se rejoignent, la terre et l’eau, le ciel et son feu. Ces quatre éléments sont symbolisés dans l’Apocalypse par l’homme et le lion, par l’aigle et le taureau. Ils s’assemblent en une épiphanie.

Ce sont les quatre vivants 

Ce sont les quatre vivants : Matthieu, Marc, Luc, Jean, qui diffusent à l’infini un texte modérateur entre Dieu et l’humanité. Ils est peut-être plus important que les Evangiles pour la chrétienté du Nord de l’Espagne. Son influence iconographique n’a d’égalité que l’imagerie venue de Rome. On peut suivre à la trace les reliefs sculptés et les fresques qui s’en inspirent sur l’ensemble du continent européen. C’est là le réseau des chemins de saint Jacques. Le conflit est ouvert entre ces deux champs d’influence, celle d’Espagne et celle d’Italie, de Compostelle et de Rome. L’Apocalypse est en face à face avec les Evangiles. L’épreuve de force se conclura par l’annexion des visions de Jean aux textes inspirés par un autre Jean, par Mathieu, par Luc et par Marc. Mais ce sont les enluminures de Beatus qui donneront aux évangélistes leurs corollaires zoomorphes. Dès lors, selon la pensée syllogistique qui fonde l’art roman :

Mathieu sera l’incarnation sur terre
Marc sera la résurrection par l’eau lustrale
Jean sera l’Ascension au ciel
Luc sera le sacrifice sur le feu de l’autel.

De telles merveilles valent bien un voyage que Rome, ni même Jérusalem ne saurait proposer. La route est longue, chaque monastère est un refuge. Ces lieux saints, richement pourvus de reliques, sont abondamment décorés de sculptures et de peintures.


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